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Full text of "( 1909) Takuboku Poésie À Croquer"

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Poésie 


Poésie à croquer 

ISHIKAWA Takuboku 


Entre le 30 novembre et le 7 décembre 1909 parut en sept livraisons 
, lans le quotidien Tôkyô mainichi shinbun un essai intitulé 

Yumimachi yori — Kuubeki shi b — (Du quartier de 

Yumimachi — Poésie à croquer). Son auteur, Ishikawa Takuboku -5.111 
«y* ( 1886-/912), n’était pas tout à fait un inconnu dans les cercles 
poétiques de la capitale : dès l’âge de dix-neuf ans, lors de la publica- 
tion de son premier recueil de poèmes libres, Akogare êbZ. fati 
I Aspirations , mai 1905), il avait été salué par les connaisseurs comme 
un « poète de génie ». Mais après ce coup d'éclat, on n'entendit 
plus, pendant plusieurs années, parler de lui dans les milieux littéraires 
,le Tôkyô, une ville où il ne vint s’installer définitivement qu’au 
printemps 1908. Entre-temps, pour subvenir à ses besoins et à ceux 
de sa famille, il avait notamment mené dans l’île de Hokkaidô une 
vie chaotique, allant de ville en ville au hasard des métiers provisoires 
qui se présentaient à lui (instituteur suppléant, correcteur d’imprimerie 
dans un journal local, entre autres). 

En décembre 1910, un an exactement après la parution de « Poésie 
a croquer », ce même Takuboku faisait éditer son premier recueil de 
tanka JgSfe, Ichiaku no suna —11(0# (Une poignée de sable 1 ) qui, 
emportant l’adhésion des amateurs de poésie, allait jeter l’unique 
lueur de notoriété sur l’existence obscure du jeune journaliste luttant 
en vain pour se faire reconnaître comme... romancier. Par la suite, 
en juin 1912, trois mois après la mort de Takuboku emporté trop tôt 
par la tuberculose, l’un de ses amis, Toki Aika iftaS, faisait publier 
un second recueil de 194 tanka, Kanashiki gangu L cf&E M- (Les 


I On peut lire certains de ces poèmes en français dans le recueil Ceux qu ’on oublie 
difficilement : Takuboku, traduit du japonais par Alain Gouvret, Yasuko Kudaka et 
Gérard Pfister, Paris, éditions Arfuyen, 1989. 


DARUMA-n° 10/11, Automne 2001 / Printemps 2002, p. 289-313. 




1SHIKAWA TAKUBOKU 


jouets tristes). Depuis lors, c'est comme rénovateur de cette forme 
traditionnelle de poésie fixe, au même titre que la poétesse Yosano 
Akiko ( 1878-1942) avec son recueil Midaregami frtcfr 

(Les cheveux défaits , août 1901), que le nom de Takuboku a perdure 
dans la mémoire des lecteurs japonais. 

Or, la célébrité posthume de Takuboku poète de tanka a eu pour 
effet de reléguer au second plan le reste de l'œuvre, faisant notamment 
oublier les qualités de réflexion et de style des essais critiques que h 
jeune auteur ne cessa d'écrire dès la fin de T adolescence , et dont 
certains , d'après l'un de ses commentateurs, Odagiri Hideo /Jn0E19J fi 
tî, font partie des « classiques » du genre par le regard pertinent 
qu'ils portent sur la littérature et la société de Meiji (1868-1912). 
Notons que « Poésie à croquer » a été composé durant une période 
particulièrement féconde pour Takuboku dans ce domaine , entre 
l'automne 1909 et la fin de 1910 : dans un élan d'inspiration allant 
de pair avec celui qui le pousse à écrire quotidiennement des tanka, 
le jeune homme s'interroge tantôt sur l'évolution conjointe de lu 
littérature et de Ici politique dans le Japon de son époque fSeiji to 
bungaku ®C « Littérature et politique », décembre 1909), 
y tantôt sur l'avenir du naturalisme japonais (Ichinenkan no kaiko • 
« Rétrospective de l'année passée », janvier 1910), et 
achève en août 1910 son essai le plus remarquable, Jidai heisoku no 
genjô (Etat des lieux d'une époque bloquée), dans 

lequel il analyse avec lucidité et audace comment les erreurs politiques 
du gouvernement de Meiji - notamment ses actions anti-socialistes - 
ont « bloqué » la société japonaise en entravant notamment le libre 
élan de la pensée (ce dernier texte, refusé par la censure, ne fut 
publié qu'en mai 1913). 

Au sein de cette abondante production, « Poésie à croquer » 
occupe une place privilégiée, dans la mesure où Takuboku, tout en 
restant fidèle à la démarche critique qui lui est propre (Pécrivciin 
cultive un ton vivant, primesautier, voire sarcastique, qui privilégie 
également précision et rigueur sans jamais tomber dans la froideur 
de l'abstraction), se prend lui-même ici comme sujet d'observation 
et tente de définir, en retraçant son cheminement en tant que poète, 
ce que doit être à ses yeux la « véritable poésie ». Dès la lecture des 
premières lignes, on a peine à croire , devant la vibrante retenue du 


1 . Dans les « Œuvres complètes d’Ishikawa Takuboku » ( Ishikawa Takuboku Zenshù 
en huit volumes (soit quelque 3 000 pages) republiées entre 1982 cl 
1985 par les éditions Chikuma Shobô W%ÏÏtA, un volume entier est consacré aux 
textes critiques, et les autres se répartissent ainsi : tanka, poèmes libres, poèmes en 
prose (2 volumes), romans (1 vol.), journal (2 vol.), correspondance (1 vol.), études 
sur Takuboku (1 vol.). 


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Poésie à croquer 


ton, la maîtrise d'un style trouvant le juste équilibre entre distance et 
empathie , que ce texte ait pu être écrit par un jeune homme de vingt- 
trois ans. Si Takuboku ne mentionne aucune date précise, il est possible 
pourtant de distinguer en filigrane un certain nombre de jalons qui, 
marquant les principales étapes de sa vie, indiquent également 
I évolution à la fois tâtonnante et hâtive de la poésie japonaise moderne 
w désireuse, dans les premières années du XX e siècle, défaire siennes 
les leçons de l'Occident. Du « romantisme » prôné dès 1900 par les 
écrivains de la revue Myôjô KM (L'Etoile du berger) - où Takuboku 
publie à partir de 1902 ses premiers poèmes -, à la « poésie libre en 
langue parlée » (kôgo jiyû-shi nfggÈi^, à laquelle le critique et 
romancier Shimamura Hôgetsu tkW&R ( 1871-1918 ) consacrera un 
manifeste en 1908 , en passant par le « symbolisme » découvert grâce 
à Kaichô-on (« Le bruit des vagues », octobre 1905 ; recueil 

de poèmes occidentaux traduits par Ueda Bin (1874-1916)), 

et illustré par les tentatives d'un poète comme Kanbara Ariake JifiR 
ffffl (1876-1952) dans Shunchô-shû (Recueil de l'oiseau de 

printemps , juillet 1905), « Poésie à croquer » laisse deviner la passion 
qui agitait à l'époque les cercles poétiques. Une passion qui gagne 
Takuboku à mesure qu'il développe dans cet essai ses propres 
conceptions de la poésie - jusqu 'à culminer vers les dernières pages 
dans des périodes d 'un souffle oratoire quasi polémique. 

Ce texte si dense ne saurait être analysé en quelques lignes. Des 
réflexions qui rémaillent, nous n'en retiendrons donc que deux. D'une 
part, ce passage où Takuboku souligne avec un mélange de désarroi 
et d'humour comment, de « romancier raté », il devint poète de 
tanka : 


« Je voulais écrire des romans. [...] Et finalement je n'y suis pas 
parvenu. A ce moment-là, cette sorte de plaisir qu'un mari vaincu par 
sa femme dans une dispute de ménage éprouve à gronder ou maltraiter 
sans raison ses enfants, je le trouvai en maltraitant à mon gré cette 
forme poétique qu ' est le tanka. » 

D ' autre part, dans l'effervescence de cette époque où 

« la poésie aspirait à se libérer de conventions depuis longtemps 
établies tant sur le fond que sur la forme », 

l'écrivain circonscrit le territoire de la poésie par cette remarque : 

« Mais la poésie possède depuis toujours des contraintes. Le moment 
où la poésie aura acquis une réelle liberté sera nécessairement celui 
où elle se sera complètement transformée en prose. » 


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ISHIKAWA TAKUBOKU 


énm,Zl ^ a Cette dlsc utable libération que Takuboku a 

T Z, neCe T te f revenirà Mme classique corsetée, jusqu „ 

académisme, dans des contraintes tant lexicales que prosodiques 

*nvf n * malme ^r » ? Mettre au jour, justement à travers te 
‘ " 7 , * me P°f sle <!“* l on composerait sans ressentir aucune distance 
la vie reelle » peut sembler une démarche paradoxale. Takuboku 
y est parvenu pourtant, en se fixant pour but dans ses poèmes la 
« relation rigoureuse des variations de la vie émotionnelle » Pou, 
cela, non content de se fixer une règle fondamentale : l'utilisation 
* d une langue par, lee qui épouse au plus près ces moindres variation v 
il s es permis des « libertés » qu'ignorait le tanka : d’une part 

auhnnï ^ te t Xt , e n e S J 8neS de P° nctuation (exclamatifs, notamment ) 
qui marquent, telles des notations musicales, l'intensité plus ou moins 

aonnr f T"™' Z’T™ Pürt ~ " C ’ eSt là ’ P*ut-être, dans son 
apparente modestie, la plus grande contribution de Takuboku à la 

ovation du tanka -, « bousculer » la répartition classique des vers 
, (usuellement, cinq « mesures » de 57.5/7.7) qu'il dispose systémat - 

Z2ZZ m 'ï ‘ me r es r leur domm < »"• * «Z 

n'sZ? ] - >K u e ry Classique (3j syllabes > es! e " principe 
respecte, mais chaque mesure s’articule librement, de façon plus ou 

ZTu b t rev /'P ar ra PP° rt aux autres ( dans des variations 5/7), selon 
la liberté de la respiration (et donc de l’inspiration poétique) 

rJhZ U ï 0kU ' ï anS l eSSai présenté ici • pràne en poésie non pas une 
Z es ! het ! que ’ m “ ls ce qu'on pourrait appeler une « éthique 
authenticité », celle de la « vie immédiate », celle de la vois 
humaine. A travers ses tanka comme au fil de sa prose, il démontre 
que cette authentique résonance est possible. Marie- Pascale Venant 
dans sa rencontre avec Takuboku en qui elle avait reconnu peut-être 

kII fr h % edame *’ a choisi de traduire à la fois Kuubeki shi et 
anashiki gangu, dont on trouvera quelques extraits à la fin de ce 

;Z S JZ ~ qU l Se r e V T S ‘ im homma 8 e à celle qui sut avec tant de 
justesse capter P écho du souffle du poète 


DOMINIQUE PALMÉ 


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Poésie à croquer 


Poésie à croquer 1 


Sur ce qu’on appelle la poésie, j’ai très longtemps erré. 

Et pas seulement sur la poésie. Le chemin que j’ai suivi 
jusqu’aujourd’hui, comme à vue d’œil fond la cire d’une bougie que 
l’on tient en main, est un parcours où ma « jeunesse » s’est vue 
réduite de jour en jour sous la puissance de ce qu’on appelle la vie. 
J’avais beau sur le moment essayer de trouver toutes sortes d’arguments 
pour justifier ce que j’étais, à chaque fois, le lendemain, j’en étais 
insatisfait. La cire a fondu. La flamme s’est éteinte. En quelques 
dizaines de jours, j’ai dépassé le stade où j’étais étendu de tout mon 
long dans les ténèbres. Et bientôt, j’ai également dépassé celui où, 
dans le noir, j’attendais sans bouger que mes yeux s’habituent à 
l’obscurité. 

Et maintenant, lorsqu’avec un état d’esprit tout différent je réfléchis 
au chemin que j’ai parcouru, il me semble avoir plusieurs choses à 
dire là-dessus. 

Déjà auparavant il m’était arrivé de composer des poèmes. Cela 
depuis l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, et jusqu’il y a deux ou trois 
ans. A cette époque, rien n’existait pour moi que la poésie. C’est 
dans la poésie seule que mon cœur, qui du matin au soir aspirait à 
quelque chose que je n’aurais su décrire, parvenait vaille que vaille à 
se frayer un chemin d’expression. Et je ne possédais rien, hors cet 
état d’esprit. La poésie de cette époque, comme chacun sait, n’était 
que chimères et musiques enfantines, avec de vagues éléments mysti- 
ques (ou des éléments analogues), auxquels venaient s’ajouter des 
émotions conventionnelles. En me retournant sur mon attitude de 
l’époque à l’égard de la création poétique, j’aimerais dire une chose. 
C’est que parvenir à exprimer dans un poème des sentiments réels 


1. Traduit du japonais par Marie-Pascale Venard. 


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ISIIIKAWA TAKUBOKU 


exigeait des formalités très fastidieuses. Supposons par exemple qu’à 
la vue de la lumière sur un arbre de trois mètres de haut sur un 
minuscule terrain vague j’aie ressenti une certaine sensation. Tant 
que je n avais pas fait du terrain vague une vaste lande, de l’arbre un 
arbre majestueux, de la lumière celle du soleil levant ou du couchant, 
et même plus, tant que je n avais pas fait de moi qui avais vu cette 
chose un poète, un voyageur, ou un jeune homme en proie à la 
mélancolie, cette impression n’était pas dans le ton de la poésie de 
l’époque, et moi-même je n’en étais pas satisfait. 

Deux ou trois ans passèrent. Le moment où je finis par m’accoutumer 
à ces formalités fut également le moment où je commençai à les 
trouver ennuyeuses. Et, étrangement, j’en vins à ne plus pouvoir 
écrire dans les moments dits d’« inspiration », mais seulement au 
contraire dans les moments où je ressentais du mépris pour moi-même, 
ou dans les moments où je me trouvais acculé par des circonstances 
du domaine de la réalité, telle l’échéance d’une revue. Lorsqu ’arrivaii 
la fin du mois, je pouvais très bien écrire. Car lorsqu’arrivait la fin du 
mois, je me trouvais dans une situation telle que j’étais contraint de 
me mépriser. 

Et puis des mots volatils comme « poete » ou « génie », qui sans 
raison enivraient les jeunes gens d’alors, je ne sais depuis quand, ne 
m’enivraient plus. L’impression de vide que l’on éprouve lorsque 
faiblit une passion amoureuse ne me quittait pas un instant, quand je 
réfléchissais sur moi-même, cela va sans dire, mais aussi quand je 
rencontrais des confrères plus avancés que moi dans le domaine de la 
poésie ou que je lisais leurs œuvres. Voilà quel était le fond de ma 
tristesse d’alors. Et à ce moment les formalités de mise en fiction qui 
m étaient devenues familières dans le domaine de la création poétique 
avaient envahi mon attitude à l’égard de toute chose. J’en étais arrivé 
à ne plus pouvoir penser quoi que ce soit sans le mettre en fiction. 

C est alors que fut introduit dans le cénacle poétique japonais le 
mot de poésie symboliste. Moi aussi, quoique confusément, je pensais 
que « notre poésie ne pouvait rester telle qu’elle était », mais pourtant 
tournait en moi la sensation que ce nouvel objet importé était un 
« emprunt provisoire ». 

Dans ces conditions, que faire ? Sur bien des points, ma culture 
était insuffisante pour réfléchir sérieusement à ce problème. Bien 
plus, le sentiment confus de vide que je ressentais à l’égard de la 
création poétique elle-même m’empêchait de concentrer mon esprit 
sur ce seul point. Ceci dit, il est évident que la « poésie » telle que je 
la concevais alors et la « poésie » telle que je la conçois actuellement 
sont deux choses tout à fait différentes. 


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Poésie à croquer 


A l’époque de ma vingtième année, des bouleversements considéra- 
bles se produisirent dans ma vie. En même temps que mon retour au 
pays natal et l’événement de mon mariage, s’abattit brutalement sur 
moi la responsabilité de nourrir toute ma famille désormais sans 
ressources. Et face à ces bouleversements, je fus incapable de 
déterminer l’attitude à adopter. La douleur que j’ai dès lors éprouvée 
Hisqu’à maintenant était celle que tous les rêveurs - ceux qui possèdent 
un degré extrême de lâcheté vis-à-vis de leurs responsabilités - éprou- 
vent fatalement une fois. A fortiori ceux qui, comme moi, ne possèdent 
aucune aptitude en dehors de celle de composer des poèmes et du 
pitoyable amour-propre attaché à cette activité, ceux-là ressentent 
plus violemment encore ce sentiment. 

Le souvenir de l’époque où je composais des poèmes glissa du 
regret à la blessure, puis de la blessure à l’autodérision. Je perdis 
même complètement goût à lire les poèmes des autres. 11 arrivait 
aussi que le sentiment de m’enfoncer au cœur de ce qu’on appelle la 
vie avec en quelque sorte la volonté de fermer les yeux, s accompagnât 
d’une sensation agréable, exactement comme lorsqu’on incise soi- 
même avec un bistouri un bouton qui vous démange. Parfois encore, 
j’avais l’impression d’être, une corde autour des reins, réentraine en 
arrière d’une pente que j’avais commencé à gravir. Et puis, au moment 
où j’avais le sentiment d’être en passe de ne plus pouvoir bouger de 
l'endroit où j’étais, de moi-même je fis jaillir mes forces contre ma 
propre condition et organisai la résistance. Cette opposition n eut 
jamais que des résultats négatifs pour moi. De mon pays à Hakodate, 
de Hakodate à Sapporo, de Sapporo à Otaru, d’Otaru à Kushiro - 
ainsi j’ai erré à la recherche de ma pitance. Sans que je sache quand, 
la poésie et moi étions devenus comme étrangers l’un à l’autre. Lors- 
qu’il m’arrivait de rencontrer quelqu’un qui avait lu les poèmes que 
j’avais écrits auparavant, en l’entendant me parler du passé, s’éveillait 
en moi une sensation désagréable, analogue à celle que l’on ressent 
en entendant un ancien compagnon de débauche évoquer de vieilles 
histoires de femmes. Tant m’avait transformé le contact avec la vie. 
« Je vous présente X, poète du courant de la poésie nouvelle. » Ainsi 
me présenta un vieux politicien affable qui m avait accompagne au 
siège du journal de Kushiro. Jamais aussi violemment qu’à cet instant 
je n’avais ressenti un tel mépris pour la bonté d autrui. 

L’écho de cet illustre mouvement nouveau, qui était apparu tant 
dans le domaine de la philosophie que de la littérature, n était pas 
sans être parvenu jusqu’à moi qui courais toujours plus loin vers e 
nord en quête de ma pitance. Le sentiment de dégoût vis-à-vis de a 
littérature chimérique et la relative expérience que j’avais tirée de la 


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ISHIKAWA TAKUBOKU 


vie réelle eurent tôt tait de me faire admettre l’esprit de ce mouvement 
nouveau. A l’observer de loin, j’avais le sentiment de regarder du 
haut d une montagne sombre la maison que j’avais quittée s’embraser 
et disparaître à vue d’œil, entièrement brûlée. Encore aujourd’hui, 
quand j’y songe, je ne peux oublier cette impression. 

Bien entendu, je n’avais aucune raison de m’opposer à cet effort 
nouveau pour tenter de trouver un langage dans la langue quotidienne 
actuelle, quand la poésie aspirait à se libérer de conventions depuis 
longtemps établies tant sur le fond que sur la forme. « Bien sûr, il 
doit en être ainsi. » Voilà ce que je pensais au fond de moi-même. 
Mais quant à le dire, je n’avais envie d’en parler à personne. Et si 
toutefois j’en parlais, c’était pour dire quelque chose du genre : « Mais 
la poésie possède depuis toujours des contraintes. Le moment où la 
poésie aura acquis une réelle liberté sera nécessairement celui où elle 
se sera complètement transformée en prose. » Sur la base de ma 
propre expérience passée je n’avais aucune envie de considérer l’avenir 
de la poésie comme quelque chose en quoi on pût placer quelque 
* espoir. Lorsque par hasard je lisais dans les revues qui me tombaient 
entre les mains des œuvres de ceux qui participaient à ce nouveau 
mouvement, je me réjouissais secrètement de la médiocrité de leurs 
poèmes. 

Terre de liberté de la prose ! Et cette vague idée en tête, sans 
aucun projet précis quant à ce que j’allais écrire, j’aspirais inlassa- 
blement à retrouver le ciel de Tokyo. 


* 

Kushiro était un endroit froid. En vérité, c’était uniquement un 
endroit froid. Quand, à la fin janvier, après avoir traversé d’ouest en 
est le Hokkaidô où l’on ne distinguait presque plus les rivières 
dissimulées sous la neige et la glace, jour après jour se succédaient 
des matins où l’air lui-même, par moins vingt ou moins trente degrés, 
semblait gelé. Un ciel gelé, une terre gelée. J’ai même vu les auvents 
des maisons complètement obstrués après une nuit de tempête de 
neige. Il y avait des jours où, dans le grand port glacé, affluaient on 
ne sait d’où des blocs de glace, et durant des jours et des jours les 
bateaux étaient immobilisés et il n’y avait plus de vagues. Pour la 
première fois de ma vie je bus du saké. 

Finalement, l’humanité de cette colonie du Nord où se dévoilait 
sans fard la tonalité profonde de la vie blessa profondément mon 
cœur faible. 


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Poésie à croquer 


Sur un navire dépenaillé de moins de quatre cents tonnes, je quittai 
le port de Kushiro. Et je rentrai à Tokyo. 

De même que je n’étais pas alors celui que j’étais avant mon 
départ, Tokyo n’était pas non plus le Tokyo d’antan. A mon retour, 
je fus d’abord surpris par le nombre étonnamment élevé de ceux 
qui ne partageaient pas les sentiments du nouveau mouvement. 
Plus exactement, j’en fus en quelque sorte blessé. J’essayai de réflé- 
chir en prenant du recul. Cependant, les pensées que j’avais rapportées 
de mon séjour dans la neige avaient beau être vagues et puériles, je 
ne pouvais penser qu’elles étaient fausses. Et lorsque je découvris 
dans l’attitude de ces gens des points de ressemblance avec les 
sentiments que j’éprouvais moi-même à l’égard des tentatives de 
poésie en langue parlée, soudain je ressentis une violente aversion 
envers ma propre lâcheté. Par un sentiment d’aversion contre cette 
aversion, j’en vins à éprouver plus que quiconque de la sympathie 
pour cette poésie en langue parlée qui, parce qu elle n était pas encore 
parvenue à achèvement, ne pouvait échapper à toutes sortes de criti- 
ques. _ . 

Mais ce n’est pas pour autant que j’en vins à lire avec passion les 

œuvres de ces nouveaux poètes. La sympathie que j’éprouvais pour 
ces gens n’était en somme qu’un aspect de ma propre révolution 
personnelle. Bien sûr, jamais je n’éprouvai 1 envie d écrire ce genre 
de poésie. Plusieurs fois j’ai dit : « Moi aussi j’écrirai de la poésie en 
langue parlée. » Mais ces moments-là étaient ceux où je posais en 
moi-même comme prémisse : « Si j’écris de la poésie », ou sinon, 
ceux où je rencontrais des gens qui éprouvaient une répulsion extrême 
à l’égard de cette poésie. 

Durant cette période, j’ai composé quatre ou cinq cents tanka. 
Tanka ! Composer des tanka est bien sûr en contradiction avec ce 
que je viens de dire. 

Pourtant il y avait une bonne raison à cela. Je voulais écrire des 
romans. Ou plutôt j’avais l’intention d’en écrire. Et j’ai réellement 
essayé d’en écrire. Et finalement je n’y suis pas parvenu. A ce moment- 
là, cette sorte de plaisir qu’un mari vaincu par sa femme dans une 
dispute de ménage éprouve à gronder ou maltraiter sans raison ses 
enfants, je le trouvai en maltraitant à mon gré cette forme poétique 
qu’est le tanka. 

Bientôt vint le jour où je dus reconnaître que les efforts douloureux 
que j’avais fournis pendant un an étaient totalement vains. 

Et si quelqu’un, tout en ne pouvant se croire capable de se suicider, 
un jour parvenait à mourir... pareilles pensées en tête, je ne sais 


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ISIIIKAVVA TAKUBOKU 


combien de fois, dans une chambre de cette pension de Morikawa, 
après être allé chercher le rasoir d’un ami, au milieu de la nuit, en 
cachette, j’essayai de l’appliquer contre ma poitrine... Cela se repro- 
duisit plusieurs jours durant en février et mars. 

C’est alors que ces lourdes responsabilités dont je m’étais débarrassé 
temporairement s’abattirent de nouveau sur mes épaules sans que je 
puisse m’y dérober. 

Toute une série d’événements se succédèrent. 

« Enfin je touche le fond. » J’en arrivai à me croire dans l’obligation 
de prononcer ces mots du fond du cœur. 

En même temps, soudain, je me découvris dans l’incapacité de 
nre de tout ce dont je riais auparavant. 

Et cet état d’âme m’a permis de goûter pour la première fois le 
véritable esprit de la nouvelle poésie. 

L’expression de « poésie à croquer » m’est venue d’une publicité 
pour une bière que j’avais souvent vue dans le train : « blonde à 
croquer ». 

Dans mon idée cela signifie une poésie que l’on composerait les 
c eux pieds rivés au sol. Une poésie que l’on composerait sans ressentir 
aucune distance avec la vie réelle. Qui ne serait pas un mets rare ou 
un repas de fête, mais comme quelque chose qui aurait la saveur des 
repas quotidiens, une poésie qui nous serait « nécessaire » - Cela 
conduit peut-être à faire descendre la poésie du rang auquel on l’avait 
établie, mais mon idée est de faire d’une poésie dont la présence ou 
I absence n apportait rien de plus ou de moins dans notre vie un des 
éléments nécessaires à notre existence. C’est la seule façon de reconnaî- 
tre à la poésie une raison d’être. 

La précédente formulation est quelque peu approximative, mais je 
pense que c est là que se trouvait certainement l’esprit du nouveau 
mouvement apparu deux ou trois ans plus tôt dans le monde des 
ettres. Ou plutôt, qu il devait forcément se trouver. Je reconnais par 
là que ce que ressentirent il y a deux ou trois ans ceux qui participèrent 
a ce nouveau mouvement est ce que moi je ressens profondément 
aujourd’hui pour la première fois. 

J aimerais laire deux ou trois observations à propos des critiques 
dont ont été jusqu’ici l’objet les essais de poésie nouvelle. 

Certains ont dit que « cela se limitait à la différence entre «an et 
de aru ou da ». Ceci consistait simplement à faire remarquer que la 
langue japonaise ne s’est pas encore transformée au point que la 
syntaxe ait changé. 


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Poésie à croquer 


« La culture et le goût varient selon les individus. A l’instant d’ex- 
primer un contenu, le choix de s’appuyer sur la langue classique ou 
sur la langue actuelle appartient à la liberté du poète. Le poete doit 
seulement composer en s’appuyant sur la langue que lui considéré 
comme la plus commode. » Cet argument a tait 1 objet d un débat. 
Ht, en un sens, c’est un argument tout à fait légitime. Mais, loisque 
nous éprouvons le sentiment de sabishii [sentiment d’infinie détresse, 
de tristesse et de solitude], que nous le ressentions comme « cia 
sabishii » ou comme « ana sabishi », éprouver un sentiment d insatis- 
faction si nous n’écrivons pas « ana sabishi » ce que nous ressentons 
comme « aa sabishii », cela manque de profondeur et d’umte Si 
j’élargis ma pensée, en termes de jugement/réalisation/responsabilite, 
cela revient à falsifier le jugement par volonté d’esquiver toute respon- 
sabilité. Le terme de goût devrait signifier une tendance émotionnelle 
qui engage toute la personnalité d’un individu ; or bien souvent, il est 
utilisé pour rendre compte d’un état de falsification du jugement. Ce 
goût-là, j’estime, du moins en ce qui me concerne, qu'il faut de 
toutes ses forces le rejeter. Un simple élément est significatif de tout 
l’ensemble. Dans l’insatisfaction à ne pas dire «cma sabishi » ce qui 
est « aa sabishii », il y a procédure inutile, il y a supercherie. C est 
forcément une sorte de lâcheté. On dit souvent que « puisque c est 
affaire de goût, tant pis », mais dans la mesure où cela ne signifie 
pas : « J’aurais beau vous l’expliquer, cela me paraît hors de votre 
portée, alors je n’en parlerai pas », il faut bien dire que cette expression 
est des plus vile. A l’égard du « goût » qui a jusqu’à maintenant ete 
traité comme étant en dehors ou au-dessus de tout débat, nous devons 

désormais adopter une attitude plus grave. 

C’est un peu particulier, mais récemment est décédee une femme 
étrangère qui était directrice, ou quelque chose d’équivalent, de l’Insti- 
tut d’ Aoyama. Cette femme qui avait vécu trente et quelques années 
au Japon et possédait une connaissance très approfondie de H époque 
Heian, dans les échanges de la vie ordinaire, s’adressait paraît-il aux 
gens dans une langue raffinée qu’elle maîtrisait parfaitement. Or cela 
ne prouve absolument pas qu’elle comprenait le Japon. 

« Je ne pense pas que la poésie doive nécessairement être de style 
classique, mais le japonais courant actuel est trop chaotique et confus, 
pas assez raffiné pour un langage poétique. » Cet argument a également 
été avancé. C’était un argument relativement fort. Mais dans cet 
argument se dissimule une erreur fondamentale qui est de vou oir 
penser ou traiter la poésie elle-même comme un bibelot de grand 
prix, et les poètes comme des êtres au-dessus ou en dehors des gens 
ordinaires. En même temps il contient sa propre logique de destruction 
en impliquant que « les émotions des Japonais actuels seraient trop 


299 


ISIIIKAWA TAKUBOKU 


chaotiques et confuses, et pas assez raffinées pour être objets de 
poésie ». 

Les critiques relativement sérieuses sur la poésie nouvelle portaient 
sur le vocabulaire et la forme. Quand ce n’était pas cela, c’était 
d insolents sarcasmes. Ceux qui ne sont pas satisfaits de la poésie en 
langue contemporaine donnent une raison majeure de s’y opposer. 
C est la pau vreté du contenu de la poésie en langue parlée. 

Mais il n’est déjà plus temps d’ergoter là-dessus. 

Quoi qu il en soit, le fait que la poésie contemporaine ou postérieure 
aux années quarante de l’ère Meiji [à partir de 1907] dusse être écrite 
dans une langue contemporaine ou postérieure aux années quarante 
c e I ere Meiji n était pas la question de son adéquation ou non comme 
langue poétique ni de sa commodité ou non comme mode d’expression, 
c était la nécessité d’un nouvel esprit poétique, autrement dit d’un 
esprit inscrit dans son époque. Je pense que le mouvement naturaliste 
qui s est développé ces dernières années est le « premier embryon de 
philosophie » qu’ont forgé les Japonais de l’ère Meiji sur la base de 
ces quarante années de leur existence. Et j’estime qu’il s’accompagne 
de multiples applications dans tous les domaines. Hors de la mise en 
application de la philosophie, notre existence n’a pas de sens. Et je 
vois dans I adoption par la poésie de la langue de son époque un des 
aspects de cette précieuse mise en application. 

Bien entendu, la question de la langue ne constitue pas l’ensemble 
de la révolution poétique. 

Alors : 

1 . - Que doit être la poésie de l’avenir ? 

2. - Suis-je satisfait des œuvres des poètes d’aujourd’hui ? 

3. - Qu’est-ce donc qu’un poète ? 

Par commodité, je vais d’abord traiter la troisième question. Pour 
aller droit au but, je nie l’existence d’êtres particuliers appelés poètes. 

II n y a pas d’inconvénient à ce que les autres appellent poètes ceux 
qui écrivent de la poésie mais les individus concernés ne doivent pas 
se considérer eux-mêmes comme poètes. Ne doivent pas... ce n’est 
peut-être pas une formule tout à fait appropriée, mais il n’empêche 
qu une telle façon de penser est cause de la ruine de la poésie qu’écri- 
vent ces gens... cause de ce qu’elle devient une chose inutile pour 
nous. Un poète digne de ce nom doit posséder trois qualités. Le 
poete, avant toute chose, doit être un « humain ». En second lieu il 
doit être un « humain ». Et enfin il doit être un « humain ». En vérité, 

H doit être un humain qui possède tout ce que possède un homme 
ordinaire. 


300 


Poésie à croquer 


Je me suis sans doute exprimé de façon assez confuse, mats 
globalement, je veux dire que les poètes qui, comme ça a ete ; le cas 
jusqu’à maintenant, ne trouvent ni intérêt, ni ardeur, ni espoir dans ce 
qui n’a pas de rapport direct avec la poésie, - ceux qui, de meme 
(iu’un chien affamé recherche de la nourriture, ne recherchent unique- 
ment que la poésie, ces poètes-là, il faut les rejeter de toutes ses 
forces. Les rêveurs veules, les lâches qui se dérobent au jugement 
sérieux et raisonné sur eux-mêmes et sur leur propre vie, les couards 
qui par le pinceau ou la parole, se consolent un peu de leur sentiment 
de minables vaincus, les soi-disant amateurs de poésie qui a leurs 
loisirs écrivent ou récitent des poèmes comme on s’amuse avec un 
jouet, les faux malades qui au fond d’eux-mêmes s’enorgueillissent 
de leur structure nerveuse malsaine, ou encore leurs épigones, toutes 
ces sortes de poètes qui écrivent de la poésie pour la poésie, il faut 
les rejeter de toutes ses forces. Qui que l’on soit, rien ne justifie 
qu’écrire de la poésie doive être une « prédestination ». « Moi, je 
suis un poète » : cette inutile conscience de soi, dans quelle mesure 
a-t-elle causé la perte de la poésie jusqu’à maintenant ? « Moi, je suis 
un homme de lettres » : cette inutile conscience de soi, combien 
est-elle aujourd’hui en train d’éloigner la littérature actuelle de ce qui 

nous est nécessaire ? . , 

Le véritable poète doit être quelqu’un qui avec le courage d un 

homme politique pour se réformer lui-même et mettre en œuvre sa 
propre philosophie, avec la même ardeur qu’un homme d affaires 
pour donner cohérence à sa propre vie, avec toujours le jugement 
lucide d’un homme de science et la droiture d’un sauvage, sans orne- 
ment ni artifice, avec un sang-froid et une honnêteté absolus, enregistre 
et rapporte les moindres variations qui d’instant en instant surgissent 

dans son propre cœur. , _ , ,, . 

Enregistrer et rapporter n’est pas la totalité de la fonction de 1 art, 

de même que collecter et classer n’est pas la totalité de la botanique. 
Mais il n’est pas nécessaire ici de disserter sur les autres éléments. 
De toute façon, si ce n’est pas une poésie qu’un « humain » tel que je 
l’ai décrit précédemment a écrite avec l’attitude que j ai décrite 
précédemment, je peux déclarer d’emblée : « Du moins en ce qui me 
concerne, elle n’est pas nécessaire. » Et pour les poètes de 1 avenir, 
la connaissance de la poésie antérieure ou les débats sur ce sujet ne 
sont d’aucune utilité. - Par exemple, on dit que la poésie (la poesie 
lyrique) est le plus pur de tous les arts. En fait, cela vient de ce qu un 
poète, à une certaine époque, s’est efforcé par ces mots de ne pas 
considérer son propre travail comme quelque chose de honteux. 
Toutefois, prétendre que la poésie est le plus pur de tous les arts, 
comme dire que l’eau distillée est l’eau la plus pure, cela peut constituer 


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ISIIIKAWA TAKUHOKU 


une explication plausible quant à leur nature mais cela ne saurait 
constituer une norme de valeur ou de nécessité. Les poètes à venir ne 
doivent en aucun cas dire une chose pareille. Et en même temps ih 
doivent d eux-mêmes refuser catégoriquement à l’égard de la poésie 
et des poètes un traitement qui n’a pas de raison d’être. L’ensemble 
des arts, comme toutes les autres choses, est pour nous, dans un 
certain sens, un moyen, une méthode pour être soi-même, pour viv.c 
sa propre existence. Faire de la poésie un objet de vénération est un. 
forme d’idolâtrie. 

La poésie ne doit pas être une soi-disant poésie. Elle doit être un. 
relation rigoureuse des variations de la vie émotionnelle de l’élu 
humain (il doit toutefois exister une expression plus adéquate), un 
journal tenu en toute honnêteté. Par conséquent, elle doit nécessai- 
rement être fragmentaire. - Elle ne doit pas avoir d’« unité » (la 
poesie qui possède une « unité », c’est-à-dire la philosophie appli 
quee a l’art, devient sous forme déductive roman, et sous forme 
inductive pièce de théâtre. Le rapport entre la poésie et ces dcu\ 
formes littéraires équivaut au rapport entre une comptabilité joumulici,' 
et un bilan mensuel ou de fin d’année.) Et jamais le poète ne doil 
comme un pasteur rassemblant les matériaux de son sermon ou un. 

prostituée recherchant un certain type d’homme, avoir la moindre 
idee préconçue. 

Bien que mon expression soit peu soignée, je pense avoir réussi a 
me faire comprendre à peu près avec ce que j’ai dit précédemmeni 
Il me reste toutefois encore une chose à dire. C’est que la poésie que 
nous réclamons doit être « une poésie qui puisse être chantée par les 
Japonais qui comprennent le Japon actuel », qui vivent dans le Japon 
actuel, qui utilisent le japonais actuel. 

Et au lieu de dire si je suis personnellement satisfait de In 
poesie des poètes d’aujourd’hui, je préfère dire la chose suivante 
- Vos recherches sérieuses, certes, suscitent envie et respe. i 
chez moi qui n’ai qu’une maigre connaissance des langues éti.m 
gérés, mais par d’autres côtés il me semble que vous tirez de ces 
recherches, en même temps qu’un bénéfice, un fléau. Un peu 
comme si parce qu’ayant entendu dire qu’un excentrique boit 
de 1 alcool en place d’eau, nous décidions d’en faire autant.. (VI. i 
ne va sans doute pas jusque-là, mais s’il arrivait quelque chose 
qui ressemblât si peu que ce soit à ça, ne seriez-vous pas déslm 
nores . Pour parler plus directement, à mesure que progresse von, 
connaissance de la poésie, n’en venez-vous pas à élever une idole 
sur la base de cette connaissance et à négliger la connaissance 


302 


Poésie à croquer 


du Japon actuel ? N’ oubliez-vous pas de poser vos deux pieds sur le 

sol ? . t 

Et, par une ardeur excessive à vouloir faire de la poesie en tan 
que telle quelque chose de nouveau, ne négligez-vous pas ressentie 
qui est de vous réformer vous-mêmes et votre propre vie ? En d autres 
termes n’est-ce pas comme si vous étiez en passe de reproduire a 
. bute des poètes que vous rejetiez autrefois ? 

N’est-il pas indispensable que vous brûliez quelques-uns de ces 
beaux recueils de poésie qui ornent votre bureau et que vous essayiez 
de retrouver l’état d’esprit d’origine du mouvement de renouveau 
que vous projetiez ? 

J’ai exposé dans ses grandes lignes le jugement que je^ porte 
actuellement sur la poésie et ce que j’exige d’elle, mais il m arrive 
d’avoir envie de dire toutes sortes de choses du même point de vue 
sur presque toutes les œuvres et les critiques récentes. 


An 42 de l’ère Meiji [1909] 
30 novembre - 7 décembre, Tokyo mainichi shinbun 


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ISIIIKAWA TAKUBOKU 


une explication plausible quant à leur nature mais cela ne saurait 
constituer une norme de valeur ou de nécessité. Les poètes à venir ,n- 
doivent en aucun cas dire une chose pareille. Et en même temps ils 
doivent d eux-memes refuser catégoriquement à l’égard de la poésie 
et des poetes un traitement qui n’a pas de raison d’être. L’ensemble 
des arts, comme toutes les autres choses, est pour nous, dans un 
certam sens, un moyen, une méthode pour être soi-même, pour vivre 

s^isssr Fa,re de ,a poésie un objet de 

La poesie ne doit pas être une soi-disant poésie. Elle doit être une 

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umain (il doit toutefois exister une expression plus adéquate), un 

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formel' rn' PieCe â ' re ' Le ra PP ort entre la Poésie et ces deux 
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et un bilan mensuel ou de fin d’année.) Et jamais le poète ne doit 
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Japonais qui comprennent le Japon actuel », qui vivent dans le Japon 

actuel, qui utilisent le japonais actuel. ^ 

Et au lieu de dire si je suis personnellement satisfait de la 

- Vos' Sh P e°rch 6 : d,aUj ° Urd ' hUi ’ * préfère dire la chose suivant! 
chX mn b seneuses, certes, suscitent envie el respect 
chez moi qui n ai qu une maigre connaissance des langues étran- 

SrcZ'ï Pa n r d,3UtreS CÔtés M me ««"ble que vous tîrez de c is 
recherches, en meme temps qu’un bénéfice, un fléau. Un peu 

comme s. parce qu’ayant entendu dire qu’un excentrique boit 
e alcool en place d eau, nous décidions d’en faire autant. Cela 

qui ressembla? 1 »!' 6 ^ jUSqUe ' ,à ! mais s>il arrivait quelque chose 

no!é?9 Pour nJ^ 1 ! qU a- Ce S0 '‘ à Ça ’ ne s eriez-vous pas désho- 
nores Poui parler plus directement, à mesure que progresse votre 

rrrV' ^ pas’à élevfr une Ile 

la base de celle connaissance et à négliger la connaissance 


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Poésie à croquer 


du Japon actuel ? N’oubliez-vous pas de poser vos deux pieds sur le 
sol ? 

Et, par une ardeur excessive à vouloir faire de la poésie en tant 
que telle quelque chose de nouveau, ne négligez-vous pas l'essentiel 
qui est de vous réformer vous-mêmes et votre propre vie ? En d’autres 
termes n’est-ce pas comme si vous étiez en passe de reproduire la 
chute des poètes que vous rejetiez autrefois ? 

N’est-il pas indispensable que vous brûliez quelques-uns de ces 
beaux recueils de poésie qui ornent votre bureau et que vous essayiez 
de retrouver l’état d’esprit d’origine du mouvement de renouveau 
que vous projetiez ? 

J’ai exposé dans ses grandes lignes le jugement que je porte 
actuellement sur la poésie et ce que j’exige d’elle, mais il m’arrive 
d’avoir envie de dire toutes sortes de choses du même point de vue 
sur presque toutes les œuvres et les critiques récentes. 


An 42 de l’ère Meiji [1909] 
30 novembre - 7 décembre, Tokyo mainichi shinbun 


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